Pour cette première lettre du capitaine Monrozier à son épouse, l’intégralité mérite d’être communiquée.
L’enveloppe contient l’adresse à laquelle écrire à Lucien Monrozier : Capitaine Monrozier, 118ème Territorial – Camp retranché de Nice. Pour les télégrammes indiquer Beaulieu-sur-Mer. L’enveloppe contient également un article de journal sur le moratorium commercial et financier du fait de la guerre.

Ma chère Louise
Reçu ce matin votre télégramme daté du 7 et qui m’a fait un immense plaisir car c’est la première nouvelle que je reçois de vous depuis huit jours. J’espère que maintenant que le plus gros mouvement de troupes est fait dans notre région, les communications postales vont se rétablir plus normalement et ce sera pour moi une immense consolation, car lorsque j’ai le temps de penser à vous, à tous nos enfants et surtout à la situation inextricable où la guerre va nous laisser, les larmes me viennent aux yeux. Espérons que le bon Sacré-Cœur étendra sur nous une protection d’autant plus efficace que nous en aurons plus besoin. Si l’usine marche encore, il faudrait dire, sauf en ce qui concerne Ludewig s’il continue à payer comptant, il ne faudrait plus faire d’envois de tissu vendu, mais envoyer seulement le tissu à façon. Je suis navré de vous savoir seule au milieu de tous ces embarras. Je pense que la banque Bonhomme doit être fermée et la minoterie réquisitionnée. Mon seul espoir pour que vous puissiez retirer de l’argent est que Ludewig continue à prendre livraison de son crêpe de Chine et à le payer comptant ; au besoin je pourrais vous adresser une procuration pour retirer l’argent de chez lui s’il ne veut pas le donner sur votre simple signature. En tous cas je suis d’avis que sauf pour ce qui est tissage à façon il ne faut faire d’envois de tissu qu’à ceux qui payent comptant et je crois me souvenir que Ludewig est le seul.
Je suis ici avec tout mon régiment vraisemblablement pour plusieurs semaines, mais rien d’absolument certain. Je n’ai pas le temps d’écrire à maman, envoyez-lui de mes nouvelles par Paul, à bicyclette si la circulation n’est pas interdite sur les routes. Ici, militaires exceptés, personne ne peut circuler de 6h du soir à 6h du matin et de 6h du matin à 6h du soir, il faut un laissez-passer.
A-t-on des nouvelles de Joseph ?
Ici je suis princièrement installé à l’Hôtel Victoria avec une fenêtre donnant sur cette belle Méditerranée qui devrait être contemplée avec des yeux plus gais que les miens. C’est moi qui ai préparé le cantonnement ce matin à Beaulieu[-sur-Mer]. J’ai fait occuper de la cave au grenier deux grands hôtels et une villa dont les propriétaires sont Allemands, ceci après avoir fait crocheter les serrures. Nous réquisitionnons tout : chevaux, voitures, autos, vaches, etc. On laisse dans chaque commune, juste le nombre de vaches nécessaires pour que les enfants ne soient pas dépourvus de lait. En principe on peut tout réquisitionner, sauf les femmes. J’aurais du rentrer ce matin ; quand rentrerai-je ? Dieu seul le sait. Je suis plus inquiet de Joseph que de moi, car lui doit sûrement être dans l’Est en ce moment.
Quand les communications postales seront un peu rétablies, je pourrai vous envoyer 400F que je pourrai distraire sans me gêner de mon indemnité d’entrée en campagne, et puis ce sera tout. Qu’allez-vous devenir ? Que je regrette de n’avoir pas été plus prévoyant et de n’avoir pas constitué un fond de prévoyance de deux ou trois mille francs !
Je vous embrasse bien tendrement, ma chère Louise, ainsi que toute la petite bande qu’il faut faire prier d’une façon intense pour moi qui n’en ai guère le temps.
Votre LM.