Je viens de recevoir vos bonnes lettres du 21 et du 22 et qui plus est je crois avoir devant moi une heure de tranquillité pour vous écrire un peu moins sommairement que ces jours passés, et, enfin, une occasion pour vous faire passer cette lettre en dehors de la voie normale, je vais donc vous donner quelques détails sur mon existence de ces jours derniers. Du 5 au 22, le colonel a commandé le secteur de droite de la division, le 118ème en 1ère en face du Monstre (que Paul connaît bien) puis la division qui était ici a filé et a été remplacée par une division territoriale pas brillante et on a laissé sur tout le front de cette division un régiment actif et le 118ème pour encadrer et renforcer les nouveaux arrivants qui n’avaient jamais vu le feu. Du 5 au 22 je suis donc resté à B.*, c’était une existence beaucoup plus gaie et beaucoup plus intéressante qu’à V. chaque jour je faisais une tournée dans le secteur, le colonel y allant peu lui-même. Le 20 à midi il a été relevé par un colonel de la division territoriale arrivante et je suis resté avec ce colonel jusqu’au 22 au soir pour lui passer le service et le mettre au courant. Malgré mes recommandations il n’a pas pris les mesures de précautions que je lui indiquais, on s’est montré à B. et le lendemain de mon départ B. repéré par un avion allemand comme plein de troupes a reçu 50 obus, dont 3 sur les communs et l’étude du notaire, notre hôte, où étaient nos bureaux. Vous voyez que là encore, ma petite Li, le bon S. C. n’a pas permis que B. soit bombardé sérieusement pendant que votre mari y était. D’ailleurs, chose remarquable, la maison du notaire qui est une grande et haute bâtisse n’a reçu depuis le commencement de la campagne qu’un seul obus sans dégâts alors que les maisons voisines, les bâtiments de l’étude, le jardin, en ont reçu plus de 50. J’attribue cela à ce que le notaire et sa famille (10 enfants) sont des gens très pieux et ils ont sans doute mis leur maison sous la protection du S. C. J’ai noué de bonnes relations avec ce notaire et son fils aîné Jacques, âgé de 16 ans, jeune bachelier qui a 1m80 et que son père appelle modestement son petit garçon ; le reste de la famille est dans le Loiret, les fils étaient élevés chez les jésuites à Reims mais pour l’année de la guerre on les a mis à Stanislas à Paris. Je pense d’ailleurs que d’ici 10 jours ils pourront occuper leur maison en paix et en toute sécurité, famille réunie. Ce notaire est d’une famille de 8 enfants dont un seul n’est pas marié ; entre eux tous ils ont déjà 47 enfants et c’est loin d’être fini ; ils sont tous très unis et lui-même s’est remué beaucoup ces temps derniers pour venir en aide à certains de ses frères dont les fermes (région de l’Aisne) étaient dévastées par la guerre, car c’est une famille d’agriculteurs - vie de mes rêves - lui seul est notaire mais tous ses frères sont fermiers, mais fermiers de fermes de 200 à 300 hectare , payant jusqu’à 40000F de fermage. L’un de ses frères fermiers, capitaine d’artillerie de réserve est ancien élève de Polytechnique. Ce sont des genres de fermiers et de culture qu’on ne connaît pas en Dauphiné ! J’en ai fini avec mon notaire et sa famille ma chère Li, cela ne vous a peut-être pas intéressé beaucoup. Mais ce sont des gens excessivement sympathiques, je vous assure.

* Betheny (Marne)